Télé Poche

Numéro 177

Publié le 2 juillet 1969

Article paru dans Télé Poche n°177 du 5 au 11 juillet 1969 à l’occasion de la diffusion du téléfilm « L’inconnu de Sèvres ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

GIANI ESPOSITO: C’EST MONSIEUR ANTI-REUSSITE

Il a un visage de séducteur italien, des sourcils noirs, un regard qui se perd toujours au-delà du sujet qu’il contemple comme s’il voulait découvrir plus loin que les apparences, une vérité qui échappe au simple coup d’œil. Les femmes disent que Giani Esposito est un romantique incorrigible. Sur son compte on a beaucoup écrit. A tort et à travers. Pensez ! il serait végétarien, adorerait le soleil et vivrait en ascète. Le monde du spectacle aurait enfin son mystique. Samedi soir, à 21 heures, il est le héros de « L’inconnu de Sèvres ». Aussi, avons-nous voulu vous le présenter. Et si sa personnalité n’a pas le sensationnel qu’on lui a trop souvent prêté, elle est, vous verrez, encore plus attachante.

Non, je ne suis pas un romantique. C’est se laisser aller à la facilité envers soi-même. Peut-être les nombreux rôles que j’ai interprétés au théâtre, à la télévision, ont-ils influencé l’impression des téléspectateurs ? Mais je peux faire rire également. Le personnage de Mazarin était humoristique. Peut-être certains ont-ils été déconcertés…

Si l’homme Giani Esposito pense beaucoup, le comédien, en revanche, avoue qu’il joue plus d’instinct.

Je ne suis pas de ceux qui décortiquent la psychologie de leur personnage, phrase après phrase. Je prends possession en bloc, physiquement du personnage.

Cette harmonie entre l’intellectuel et le physique c’est peut-être le début de sa philosophie.

Mon plus grand plaisir c’est d’écrire sur ma table de travail lorsque vient s’y poser le premier rayon de soleil.

Cette recherche de l’harmonie le tient également éloigné des excès et de la passion. Il ne sait pas haïr, n’aime guère la colère. Il ne veut pas juger un homme même sur ses actes les plus vils tant il est persuadé qu’en chacun d’entre nous il y a aussi le meilleur. Il a trop le sentiment du perpétuel recommencement des choses pour se montrer catégorique.
En un sens, Giani Esposito c’est l’anti M. Réussite. Il ne la recherche pas. Si elle passe, il la prend.

La réussite, explique-t-il, ça n’a pas de sens. Ce qu’il faut c’est se réaliser, Il faut tendre vers quelque chose, se surpasser pour l’atteindre en sachant pourtant qu’on ne l’atteindra jamais. La réussite c’est une fin, c’est la mort. Il faut toujours se dépasser.

Il ne cherche pas à « faire carrière », à tout prix.

D’ailleurs je n’avais pas la vocation. Si j’avais été riche, j’aurais voyagé, connu d’autres hommes, d’autres civilisations. J’ai dû travailler. J’ai fait le métier qui correspondait le plus à mes goûts, à mes aptitudes et qui me laissait du temps libre.

Son temps libre, il l’occupe à dessiner, à écrire des chansons. Il est déjà grand prix du disque et son dernier quarante-cinq tours sort cette semaine. Il écrit aussi, depuis de nombreuses années, une pièce en alexandrins. Il la polit, la repolit sans cesse, Il a le culte du mot juste. 11 prend son temps. Finalement, il n’est pas un homme de son époque. En avance, peut-être.

Pourtant je suis le contraire d’un misanthrope. Mais je trouve plus la sérénité grâce à la nature, aux bois, aux oiseaux que dan les soirées mondaines et les virées dans les clubs. Mais la solitude, il faut en payer le prix.

Seul, il se met au piano, se joue une sonate. Pour le plaisir. Longuement il recherche un accord rare, une sonorité insolite. Il lit des livres de philosophie. Sans bachotage, S’il participe à la vie (« Je suis pleinement intégré dans la vie, dans la société. « ) il la juge comme s’il était en marge. On parle de fatalisme. Il répond : nécessité.

Je crois que toutes les épreuves, tous les événements heureux ou malheureux qui nous arrivent, devaient arriver, qu’ils participent à une nécessité que nous ne comprenons pas toujours. Prenez les guerres du Vietnam, du Biafra, elles n’étaient pas inévitables mais je crois qu’il faut les considérer comme nécessaires à l’homme pour prendre conscience de lui-même, de ses tares, de ses défauts, de ses qualités aussi.

Séparé de la comédienne Pascale Petit dont il a eu deux enfants… il ne juge pas cette expérience.

Nous sommes toujours d’excellents amis. Nous ne nous sommes pas déchirés. Au contraire.

Finalement si on l’envie un peu, on ne peut s’empêcher de le trouver trop pur, Irritant de simplicité — cette qualité qu’il aime tant chez les autres et trouve pourtant si peu. Les mystiques diraient qu’il recherche l’extase ; les épicuriens, le bonheur, Il affirme simplement :

J’essaie d’ajuster ce que je parais à ce que je suis.

Article non signé        

Légende de la photo de la page gauche:
Avec Edith Petersen et Bernard Noël, Giani Esposito est la vedette de la dramatique « L’inconnu de Sèvres ». Un rôle intéressant, dit-il.

Légende des deux photos de la page droite:
Bien qu’il se défende de jouer le piano en professionnel Giani Esposito (à gauche) aime passer de longs moments au clavier. Auteur compositeur de chansons couronnées, ses derniers trente-trois tours ont été remarqués par leur « futurisme ». Dessinateur, il a illustré plusieurs livres dont « Enjambées » de Marcel Aymé. Deux manières d’être soi-même.